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Savez-vous la différence qu'il y a entre des gens comme moi, c'est à dire ayant oeuvré dans un métier technique et, par exemple, un enseignant (vous savez : la graisse du mammouth) ?

Eh bien je vais vous le dire. Plus rien à voir entre le savoir du début et celui de la veille de retraite.

Encore tout gosse, quand tout le voisinage déposait à mon père, radio amateur et ingénieur radio (comme on disait à l'époque) leurs appareils en panne, parfois cachés durant toute la guerre dans des endroits humides,  je me faisais une joie de dépanner les postes de radio. Les plus anciens avaient encore des lampes d'avant guerre dont mon père avait récupéré de belles collections, du temps où, avec un ami il avait monté un magasin Philips à Enghien après l'échec en 29 de l'usine que son frère avait monté avec leur héritage. D'autres avaient ces lampes à la peinture rouge métallisée dont certaines, récupérées aux puces chez Peyrus, portaient encore la svastika. Et puis les plus récents avaient des lampes "modernes" avec le support Rimock ou encore le support Noval

Les postes radio des frères Aronssohn avant la crise de 29 .img956.jpg

Je me doute bien qu'aucun d'entre vous - ou presque - ne peut comprendre de quoi je parle, ça n'a pas grande importance, c'est juste pour situer et pour le cas où un autre vieillard me lirait.
La grande majorité des pannes, quand elles ne venaient pas d'une lampe claquée (le plus souvent la valve chargée de "redresser" le courant alternatif, l'équivalent des diodes qui viendraient plus tard) mais aussi les lampes d'amplification qui étaient le plus souvent double dans les modèles économiques : triode de pré amplification et penthode d'amplification montées dans le même tube de verre.
Il y avait aussi les pannes de filtration du courant "redressé" c'est à dire le circuit condensateur chimique, bobine de filtrage et condensateur chimique formant une unité de filtrage que bien entendu je n'expliquerai pas ici, ça vous foutrait la migraine (et surtout il faudrait que je mette des petits dessins)
Et puis, dans le genre systématique avec le vieillissement, il y avait les potentiomètres qui crachaient ou se coupaient et les interrupteurs secteurs qui ne faisaient plus contact. Aucun rapport apparent entre les deux choses, si ce n'est que le "bouton de volume" (le potentiomètre de réglage du niveau de son) avait en général en position la plus basse un petit dispositif actionnant, sur l'axe, un interrupteur "marche arrêt"

Voilà qui situe la technologie dans ses grandes lignes, au moins pour les pannes courantes des postes radio.

En dehors de manier le fer à souder à sept ans pour réparer l'amoncellement de postes que mon père ne réparait pas, parce qu'au fond ça l'emmerdait et ça aurait pris du temps sur son loisir (la radio d'amateur,) je démontai, pour en récupérer les composants, de vieux équipements amateurs comme professionnels, toujours achetés pour quat' sous chez Peyrus, datant de bien avant guerre, quand on utilisait du fil de cuivre épais et non isolé par une matière synthétique pas encore inventée, c'est à dire une merveilleuse architecture de câblage en trois dimensions d'espace pour éviter les courts circuits. L'habileté d'un câbleur de ce temps c'était la forme des pliures, la disposition des supports intermédiaires et la beauté des soudures. Dans le matériel grand public ça a été plus négligé par la suite, mais dans le matériel professionnel (armée, téléphone, stations de radio...) on disait couramment que les connexions devaient être tellement faites sur les cosses appropriées que le fonctionnement devait être possible avant la soudure, simplement destinée à immobiliser et protéger de la corrosion. De cette notion est né plus tard le wrapping (enroulement du fil non soudé sur une borne ad hoc)

Je pourrais en raconter des histoires sur l'évolution des technologies dans la brève période de ma jeunesse, car avant de travailler chez Thomson j'ai travaillé dans le "grand public" à la SFRT (Grandin, Blaupunkt, Ora.Radiomatic...) Et à l'étage Radiomatic de l'usine de Montreuil, les autoradios hybrides (H 612, lampes et transistors) apparaissaient déjà en 1961 en même temps que les appareils avec une unité à vibeur permettant de transformer du 6/12 volts continus en 220 volts alternatifs pour les anciennes séries (A3) qu'on continuait à installer dans les grosses américaines.

Je passe sur mon expérience télévision qui finalement est de même nature mais simplement postérieure puisque dans la télévision de l'époque (noir et blanc) on utilisait quand même des tensions de 15 000 volts pour lesquelles les composants "modernes" n'étaient pas appropriés.
Ils ne le sont d'ailleurs toujours pas malgré l'invention ultérieure des tripleurs de tension, D'une certaine façon (mais il y en a d'autres évidemment, serait-ce que l'encombrement et l'esthétique) ça explique la recherche d'autres formes d'afficheurs, d'écrans, que le tube cathodique si gourmand en énergie haute tension, émetteur de rayons x mous et assez fragile il faut l'admettre.

Voilà le tableau établi pour ma prime jeunesse puisque, quand j'ai quitté Grandin (la SFRT) pour travailler chez Thomson, je n'avais pas dix huit ans. Nous connaissions déjà le transistor (mais au sélénium, fragile et pas toujours très homogène de l'un à l'autre) et on commençait à imaginer des circuits logiques universels (portes : soit, ou, et...) et aussi les circuits standardisés. Il ne manquait plus que de réduire tout ça en taille à l'image de ce qui venait d'apparaître aussi, qu'est le circuit imprimé. Imprimé n'étant qu'une façon de dire "en deux dimensions," plus tard sur deux faces avec des trous métallisés pour connecter l'une à l'autre. Il s'agit en fait de la reproduction photographique d'un dessin sur une résine stabilisée là où elle est insolée. Cette résine recouvre une plaque de cuivre de quelques microns posée au départ sur de la bakélite, du verre époxyde, et plus tard par économie sur du carton bakélisé. Donc on trempe la plaque dans l'acide, et là où la résine est stabilisée le cuivre reste, ailleurs il est dissous. A l'échelon industriel et malgré certains ratages, ça économise des centaines de câbleurs par mois pour une entreprise moyenne. A l'époque. Car si aujourd'hui on utilise toujours le circuit imprimé, on y met carrément des circuit intégrés qui sont, étape par étape, couche par couche, fabriqués selon les mêmes principes. Et dans circuits intégrés j'inclus aussi bien les simples circuits basiques que les microprocesseurs infiniment plus complexes mais toujours bâtis sur le principe d'un dessin reproduit en miniature par projection photographique, et là je souligne au passage que la photo argentique continue à jouer de grands rôles au niveau industriel.
Dans le cas des microprocesseurs et circuits intégrés, on doit comprendre que ce ne sont pas seulement des couches de silicium, dopés ou pas, pour faire des triples couches NpN, mais aussi des dépôts de graphite pour se substituer aux résistances dans des densités et épaisseurs (en microns) différentes. Évidemment ces circuits travaillent sans pouvoir être soumis à de hautes tensions ni qu'on exige d'eux de forts courants, c'est dire qu'ils ne peuvent être que des "cerveaux" qui dirigent, et qu'on a besoin le plus souvent d'organes extérieurs qui eux vont assumer les forts courants et les éventuelles hautes tensions.

Quand mon père travaillait chez IBM dans les années cinquante neuf / soixante, une bascule binaire (le bit français) demandait deux lampes penthodes EF80 montées cosses à cosses, et il fallait donc seize lampes, alimentées en 6,3 volts et 300 ma de courant pour les chauffer chacune (cathode) tandis que la tension appliquée à la plaque était d'environ 180 volts, pour faire un seul octet (le Byte américain)
Je ne vous demande pas de vous figurer le nombre de lampes qu'il aurait fallut pour simplement équivaloir à votre mémoire vive, le plus souvent deux gigabytes, mais parfois 4, c'est à dire en simplifiant (parce qu'en binaire on ne compte pas par milles mais par mille vingt quatre : 2 milliards d'octets (Bof, 32 milliards de lampes consommant 32 milliards de fois 300 ma, plus la tension et le courant de bascule...on arriverait autour de 16 milliards d'ampères juste pour la mémoire vive, et des milliers de mètres cubes d'eau pour refroidir le bazar. Vive le progrès.On n'aurait pas été près d'avoir des ordis persos, mais ce genre de puissance n'a jamais existé avec les lampes, nos calculatrices de poche sont plus puissantes que les premiers IBM)

Tout ça pour en arriver à cette conséquence : Dans les métiers techniques plus que partout ailleurs, il faut être capables de toujours apprendre, de toujours se remettre en question, parce que le progrès ne s'arrête pas.

Si aujourd'hui les mécaniciens auto plongent, c'est qu'ils ne maîtrisent pas, pour la plupart, les technologies de l'électronique et de l'informatique qui prennent de plus en plus d'importance dans le monde automobile (et ce n'est pas fini) Mais c'est vrai, à moindre échelle, un peu partout.
Même les paysans ont dû s'adapter aux machines agricoles et à l'informatique de gestion, alors que, par ailleurs, leur mode de vie était resté inchangé depuis les gaulois ou presque.

L'artisan peintre ou le maçon vont finir par être contraints d'au moins gérer sur informatique, et c'est naturellement déjà le cas des entreprises importantes avec des salariés.

Du coup nous, autres, pauvres vieillards sur le déclin, qui quoique n'ayant pas assisté comme nos pères à la véritable naissance de l'automobile ou de la radio, et ce qui en découle, étions néanmoins suffisamment près de cette "source" pour en apprendre tous les détails. Les choses n'étaient pas encore si compliquées qu'on ne puisse maîtriser techniques actuelles et techniques passées qui, toujours, servent de référence, comme les fondations, même invisibles, enterrées, servent de support aux immeubles.

Et je crois que c'est la grande lacune de nombre de nos jeunes techniciens de n'appuyer leur savoir sur rien qu'un apprentissage par coeur. C'est terrible de ne pas savoir d'où on vient, et pourquoi on a pris ce chemin plutôt qu'un autre. C'est encore plus terrible de ne pas en être conscient et ça ne risque pas de s'arranger quand ces techniciens là seront les enseignants de ceux à venir. Il est important que les plus doués de nos jeunes soient aussi ceux qui prennent en main l'enseignement. Pour le reste c'est aux jeunes eux-mêmes à trouver la littérature qui leur permettra de recoller avec l'histoire de leur technique et d'en comprendre les évolutions et le futur, car l'avenir est toujours la conséquence du passé.

Qu'on se souvienne, à titre d'exemple, que Rome, la Rome ancienne, celle des Trajan, des Titus, des César était construite en béton recouvert de briques de décoration. Que les viaducs romains qui apportaient l'eau potable aux villes étaient également étanchéifiés pour partie avec du béton et pour partie avec du bitume de Judée. Or l'histoire nous dit que ces sciences ont été perdues et que durant tout le moyen âge et la renaissance il a fallut faire sans, et puis il a fallut retrouver les combinaisons qui permettent de retrouver les qualités d'un bon béton, même en n'ayant pas sous la main la "pouzzolane," la cendre du volcan qui conférait au ciment naturel la résistance à l'humidité et même la faculté de durcir sous l'eau. Que de temps perdu par négligence et oubli des sciences primordiales que les anciens ne demandaient qu'à transmettre, mais comme on n'a gardé que les oeuvres des philosophes et pas celles des ingénieurs...

Voilà, je me rends bien compte que, trop technique, cette entrée n'intéressera personne ou presque. Mais ce presque me concerne. Il y a aujourd'hui tellement de jeunes qui cherchent leur voie, tellement de parents perdus qui ne savent pas comment les aider, comment les orienter, comment les conseiller. Il faut à la technique, eut-elle un aspect manuel fort, un cerveau et des connaissances pointus. L'apprentissage "par coeur" n'a pas d'intérêt car quoique similaires, les études se suivent et ne font que se ressembler, les réalisations de même;  il faut pour chaque cas réinventer l'utilisation des techniques en fonction de leurs possibilités du jour, et pour ça il faut se tenir au courant de l'évolution au jour le jour, l'intégrer dans un savoir global et la mettre en application au cas par cas, et non, comme je le vois faire par des électriciens un peu demeurés : reproduire sans cesse le même schéma avec le même matériel, tempêtant contre les innovations et les mettant en pratique de travers, comme si deux alternatives seulement existaient : installer les choses innovantes même là où elles sont inutiles (télé rupteurs dans les toilettes ou salles de bains avec un point d'éclairage unique) ou au contraire continuer avec le peu qu'on savait en commençant, comme si le métier était à jamais verrouillé malgré l'évolution des produits qui vont consommer sur les installations. Où est le temps de ma prime enfance quand le 110 volts de l'époque alimentait les maisons par des fils nus traversant les murs dans des tubes de porcelaine, et étaient tendus en haut des cloisons sur des bornes de porcelaines ou autres isolants, descendant dans des gouttières de bois jusqu'aux interrupteurs ou prises,  avant qu'on les recouvre de caoutchouc entoilé puis, encore plus tard, de matières synthétiques. C'était hier, j'étais déjà sur terre, est-ce que nos petits enfants peuvent seulement en prendre conscience ?

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