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Quand j'étais môme les retraités étaient en bien mauvais état. Ceux qui n'avaient pas avalé ou respiré du poussier, de l'amiante, de l'essence ou du trichloréthylène, qui n'avaient pas fait la guerre de 14, qui n'avaient pas été irradiés et qui en somme étaient encore en forme, devaient aussi cacher qu'ils étaient retraités ou qu'ils en avaient l'âge, car ils étaient une provocation face à ceux qui trainaient encore deux ou trois ans après le retraite avant de claquer phtysiques ou cardiaques ou encore étouffés par des poumons que l'état vous conseillait de soigner au gros Q ou à la gauloise.
C'est que même retraité on rapporte encore. Je me souviens de tous ces pépés qui partaient prendre le train chaque matin avec leur petit cartable à la main. Les cadres y rangeaient leur travail pour la maison, les ouvriers leur gamelle. Et puis il y avait tous ces infirmes avec des bras ou jambes en moins, ces drôles de tronches ravagées par la guerre et rafistolées sur le champ de bataille pour qu'ils puissent encore servir de chair à canon. Et certains avaient survécu à tout, pour finir miséreux, à travailler jusqu'à la mort.

Eh oui, en ce temps là, à soixante cinq ans, on était très vieux, et très souvent on avait fini sa carrière dans un sous-emploi : les manuels comme gardiens ou chargés de l'entretien, les cadres dans un placard, juste histoire de ne pas les jeter à la rue.

Alors ma génération se sent un peu coupable que certains de ses membres soient en aussi bonne santé et que visiblement ils seraient encore capable de travailler.

Plus de cotisations perçues et moins d'allocations versées, on se retrouverait dans la configuration où survivre trois ans pas plus, à la retraite, était du meilleur goût.

Je ne suis pas sûr de les atteindre, mais je vais tâcher de faire ça et, qui sait, mieux encore et sans culpabiliser outre mesure.

Je n'ai connu qu'une grand-mère, et qui est morte quand j'étais très jeune adolescent. Les autres grands parents avaient passé l'arme à gauche avant ma naissance (les deux grands pères) ou juste après (ma grand-mère maternelle, morte d'un cancer) si bien que je vois à présent à quel point les grands parents sont utiles pour l'équilibre d'un enfant en lui permettant de se situer par rapport à sa lignée, lui donner de l'amour sans les élans de colère qui parfois remuent les parents épuisés, et puis étendre la famille en la réunissant assez pour que les liens fraternels restent vivants et que tous les cousins soient en quelque sorte conscients d'être les enfants de ces grands parents. Et ça ne gâche rien s'ils ont la chance d'avoir le même dosage d'amour d'un côté et de l'autre, même si en ces temps de familles recomposées et de beaux parents multiples cette gageure est plus difficile à soutenir.

Etre en retraite c'est, entre autres choses, se rendre plus disponibles pour ses enfants, mais aussi pour ses petits enfants. C'est se priver un peu pour leur faire des cadeaux que nous n'avons jamais eu, c'est s'efforcer de leur communiquer une morale que nous avons reçue par un biais religieux que nous avons rejeté pour le dogme, mais conservé pour l'humanité qu'il recèle.
Car les notions de république, de laïcité et de démocratie ne font pas de nos descendants des citoyens parfaits s'ils n'ont pas le sens moral (ni d'ailleurs les cours d'instruction civique dont nous avons bénéficié.)

Sur le plan financier la retraite n'est pas souvent la panacée pour trouver le bonheur. Mais quoi ? La plupart des occasions de dépenser des fortunes supposent une certaine fraîcheur du corps; une tonicité dirons nous. Je crois que je me paierai encore un saut à l'élastique et peut-être quelques descentes en parapente, mais le ski nautique, le parachutisme, la navigation ne sont plus pour moi. Donc la faiblesse des revenus n'est en somme que le constat d'un moindre besoin.

Il reste les voyages dans un monde en émeute permanente où les directions sans risque sont bien rares. Mais quoi que nous fassions pour dépenser nos retraites, nous participons à faire circuler le sang de l'économie, et plutôt bien, car nous n'avons plus rien à envisager sur le long terme.
Je me faisais cette réflexion en faisant mes courses au supermarché en semaine, entouré de vieillards brinqueballants entre claquements de rateliers et choc des caddies contre les montants des présentoirs. Triste spectacle quand même et qui ne me presse pas de connaître le grand âge. A quand le droit de disposer de sa propre vie ? Ce n'est pas que le suicide m'effraie, c'est le risque de le rater plutôt, surtout : de ne plus en être capable.

Mais même ainsi, nous les petits vieux du troisième et quatrième âge participons à la machine économique, sauf que nous ne sommes plus les cibles privilégiées, car pas nombreux à acheter des grosses voitures de sport, à se vautrer dans la haute technologie ou a vouloir équiper sa maison de tout le confort solaire qui s'amortira en réductions d'impôts sur moins de quarante ans.
Certains cependant, ont les moyens d'acheter des tondeuses auto portées pour leur pelouse et de construire des piscines pour leurs petits enfants. Mais ce ne sont pas les plus nombreux il faut l'admettre.

N'empêche, quel dommage que nous n'ayons pas eu la retraite avant de travailler  !

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