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C'était une petite planète bleue.

La vie y était apparue quelques millions d'années auparavant, et tandis que dans la nature différentes espèces animales et végétales se répandaient, parmi ces animaux l'un était devenu dominant, par son intelligence supposée.


Durant des millénaires la vie de ces êtres fut sensiblement la même. Bien entendu ils vivaient dans la nature et de la nature, mais avec raison. Et si des conflits opposaient les groupes entre eux il s'agissait - à leur insu - de maintenir à peu près constant le nombre de ces êtres, de façon que la nature puisse continuer au rythme des saisons et des naissances animales (car ils prélevaient aussi leur part d'autres animaux) à leur fournir le nécessaire vital.

 

Par malheur, cette intelligence qui malgré leur maigre format eu égard à d'autres espèces, leur avait valu cette domination, leur suggéra de manger plus, de posséder plus, d'avoir plus de femmes et donc d'enfants, compte tenu d'un déchet important. C'est que l'esprit de clan avait pour objectif la défense du clan lui-même et donc de ses patriarches. Pour ce faire il développa l'intelligence artisanale, conçu des outils, et durant les millénaires suivant n'eut pas trop à se plaindre de ses inventions qui, pour certains, lui avaient permis de développer son territoire.

 

Mais les millénaires sont insidieux: à force d'agrandir le cercle de ses possessions et de sa zone d'habitat, l'être en vint aux frontières de l'habitat des autres êtres, d'autres clans, d'autres groupes, et pour le coup les combats n'eurent plus pour seul objectif de défendre ses biens et ses femmes, mais d'anéantir l'autre clan ou l'absorber.

 

N'empêche qu'avec le temps cette race se développa comme les fourmis et finit par coloniser toute la boule bleue. Malgré les inventions faites durant ces millénaires, la vie de chaque individu n'avait guère changée durant tout ce temps. Moins de morts parmi les enfants, sans doute, une nourriture plus abondante en cultivant ce que les grands anciens avaient cueillis sur les arbres naturels ou en élevant un bétail spécifique, mais la notion de bonheur restait un ventre plein, une famille nombreuse et une activité sexuelle normale.

 

Soudain, un frémissement de cette société qui après de durs combats avait trouvé une sorte d'équilibre précaire, se manifesta de la plus insidieuse des façons. Les gens commencèrent à vouloir "comprendre" leur monde. Les "savants" devinrent le pôle d'attraction de la société et l'on encouragea leurs recherches au point de leur fournir le nécessaire pour vivre sans avoir besoin de labourer ni d'élever des bêtes. 

 

Grave erreur car, pour de pauvres résultats, ils réussirent à se faire passer pour les détenteurs d'un savoir "divin," et la générosité qui les alimentait devint une obligation, tandis que développant un dogme ils faisaient main basse sur la société en se déclarant prêtres élus par leurs dieux.

Ils ne prirent pas un pouvoir politique directement, pas si bêtes, mais ils devinrent ceux qui désignaient et consacraient ces chefs sous leur haute autorité.

Quelques millénaires plus tard, et après diverses révolutions de palais car la réussite suscite des envieux quelle que soit la malhonnêteté de l'entreprise, ces prêtres furent confrontés à de véritables scientifiques. L'idée d'être "savant" étant restée une idée maîtresse tout au long des siècles, ceux qui voulaient le devenir sans pour autant désirer sacrifier à un dieu en particulier se mirent à étudier.

D'abord la science intuitive des anciens, puis la science pure qui permet d'établir des lois, lesquelles lois permettent d'anticiper, de prévoir et donc de construire des objets utilisant les propriétés de ces lois.

 

C'est ainsi que leurs études permirent d'imaginer l'irrigation artificielle pour réduire les déserts, les constructions à plusieurs étages, les fortifications, l'adduction d'eau et même d'imaginer un système de mémorisation et de transmission qu'ils appelèrent l'écriture. Car outre la nécessité de transmettre un savoir demandant parfois une certaine précision, les puissants voulaient conserver le compte de leurs richesses pour que leurs enfants n'en soient pas spoliés.

 

Le nombre de ces scientifiques, qui n'en savaient peut-être pas encore assez pour être appelés savants, d'autant que ce terme était réservé aux prêtres qui avec les siècles avaient fini par croire à leurs propres inventions, décupla vite et donc les trouvailles se multiplièrent même si certaines n'avaient aucune portée pratique. C'est que, en étudiant, l'être était devenu de plus en plus curieux de savoir, comme jadis il avait été de plus en plus gourmand de biens. 

 

Malgré un statut que les prêtres limitaient beaucoup pour empêcher la concurrence du savoir, ces scientifiques finirent par avoir de l'influence et convainquirent des puissants de réaliser certaines inventions. Mais surtout, les fils de ces puissants voulurent, pour beaucoup, devenir des scientifiques. Ceci donna lieu à de nombreuses expériences dont les résultats heureux ou malheureux convainquirent ces êtres que plus on avancerait dans la science plus on serait puissant sur la boule bleue. La plupart n'envisageait que d'assurer sa sécurité, mais naturellement, parmi les groupes, certains, plutôt mal lotis par la nature, envisagèrent de prendre aux autres ce qu'ils n'avaient pas.

Si bien que l'invention des explosifs passa vite d'un rôle d'amusement à un rôle guerrier.

 

Mais comme on dit, chez nous aussi, à chaque boulet son blindage à chaque blindage son nouveau boulet. L'escalade du savoir en matière de matériel de guerre devint donc effrayante. Sans doute la nature tentait-elle par ce biais de ramener le nombre d'êtres à celui compatible avec ce que peut produire la boule bleue, mais elle obtint l'effet inverse. Outre que la science avait vaincu la plupart des épidémies - qui plus qu'aucune guerre avait empêché l'espèce de déborder le nombre raisonnable - les êtres se dépêchaient de reconstituer leur nombre pour prendre leur revanche et plus si possible, ce qui rendaient les guerres démesurées et obsédantes toutes les deux générations en moyenne, alors que les êtres pensaient que la tranquillité était acquise.

 

Mais les scientifiques, devenant de plus en plus savants à mesure que les prêtres étaient méprisés, dans le cadre principalement de leurs recherche pour la prochaine guerre, mirent au point des moteurs qui pouvaient activer les bateaux en l'absence de vent, puis des engins volants. Et, entre deux guerres, ces inventions furent à l'origine de centaines d'autres, de voyages facilités et rapides ; bref : d'une modification structurelle complète de la société.

 

D'ailleurs on se rendit alors compte que loin, là bas, on pouvait trouver des choses encore inconnues et délectables ou précieuses, auprès de peuples avec lesquels, vu la distance, on n'avait pas eu l'occasion de combattre. Après une période confuse et brève de tentative de prise de pouvoir et de spoliation de ces peuples qui finirent par s'en libérer, les échanges continuèrent et on les appela "commerce."

 

L'inconvénient de la distance paraissait sans conséquence puisque les scientifiques avaient mis à disposition de la société, qui en abusait largement, des moyens de transports rapides.

 

C'est ainsi que certains êtres se mirent à habiter à deux jours de marche de leur lieu de travail. Mais qu'ils franchissaient en quelques heures grâce aux véhicules mis à leur disposition.

 

Curieusement, alors que ces mêmes êtres avaient appris par la science à calculer combien de temps durerait l'exploitation d'une carrière de pierre ou de gypse, ils consommaient le carburant nécessaire à leurs moteurs sans compter. Pire encore, les états avaient axé l'essentiel de leurs revenus sur ce produit.

 

Or comme les carrières s'épuisent, l'abus épuisa vite les ressources connues et inconnues de ce carburant qui outre son usage en tant que tel, avait été à l'origine de millions d'autres inventions. Médicaments, matières plastiques, matériaux de constructions... provenaient de cette même source ou dépendaient d'elle d'une façon ou de l'autre. C'est assez dire que les sociétés qui s'étaient spécialisées dans son extraction et sa commercialisation avaient pris une importance et donc un pouvoir énormes. Mais malgré l'intensité des recherches, les moyens mis en oeuvre et un coût de plus en plus élevé, la ressource devait disparaître un jour ou l'autre, puisque étant le résultat de millions d'années de travail de la nature.

 

Naturellement il n'était pas question de renoncer au type de vie qui venait de commencer, car nous ne parlons plus là en millénaires mais en décennies  et les enfants nés durant ces décennies ne pouvaient imaginer de renoncer au confort, aux voyages, aux produits exotiques dont plus personnes ne savaient qu'ils venaient de si loin.

Aussi fit on croire aussi longtemps que ce fut possible que toujours, éternellement, on trouverait de nouvelles sources de cette ressource. Hélas : à beau mentir qui vient de loin, et puis surtout : ont beau mentir ceux qui seront morts de vieillesse avant que le véritable et définitif problème se pose. Tous les dirigeants s'entendaient pour cacher la vérité à leurs peuples, les plus pourris d'entre eux cédant même la juste quote-part de leurs concitoyens pour profiter davantage des dernières années de leur vie avant que le cataclysme devienne planétaire.

 

Ces manoeuvres dilatoires permirent aux principaux responsables de vivre leur temps de vie sans avoir de comptes à rendre. Mais quand leurs successeurs commencèrent à devoir annoncer les restrictions, les interdictions, les augmentations, alors le peuple se déchaîna, et naturellement pas contre les vrais responsables, qui eux avaient disparus.

 

Pour conserver un mode de vie supportable, quitte à la perdre cette vie; on reprit les guerres, après les révolutions, comme cela s'était déjà passé dans les temps anciens. Il s'agissait en somme d'aller piller ce qui pouvait rester chez les autres et durer encore un peu. Mais la guerre eut vite fait d'épuiser de parts et d'autres les derniers soupçons de traces d'idées de ressource, et les combattants se retrouvèrent à tourner en rond autour de machines inertes, incapables même d'imaginer comment rentrer chez eux où, d'ailleurs, leurs concitoyens se massacraient entre eux pour survivre. La totalité de l'économie, du commerce, des échanges, des transports  était arrêté définitivement. Les survivants erraient avec quelques armes parfois improvisées, de bloc en bloc, essayant de trouver de quoi subsister, éliminant sans scrupule tout concurrent, la loi du plus fort étant une fois de plus la meilleure, la seule qui vaille.


Au milieu des restes de civilisation, que très vite ils ne comprirent même plus, les nouveaux primitifs qui survécurent aux massacres, à la faim, au froid, reconstituèrent des clans destinés à se protéger mutuellement, et ayant déjà du mal à subsister, limitèrent grandement le nombre de leur progéniture.

Ainsi ces êtres recommencèrent un nouveau cycle sur une boule plus grise, où se promener au soleil promettait une mort rapide par brûlure, où la durée de vie était environ le tiers de celle des grands anciens.

 

L'avidité et l'inconséquence avaient finalement été les instruments de la nature pour ramener à la raison cette espèce égoïste.

Tag(s) : #Philosophie

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